ICI ON RIGOLE PAS
Julia Vidit,
QUE VOUS FRÉQUENTIEZ LE THÉÂTRE OU PAS,
LE THÉÂTRE EST UN RISQUE À PRENDRE !
C’est comme un tour de manège, un match ou une balade en forêt : le vertige peut s’inviter, il faut tantôt se motiver pour accéder au paysage, la solitude nous kidnappe au beau milieu du groupe. Il arrive même qu’on s’endorme doucement ou qu’on vive un choc imprévu, qu’importe, on vit toujours une expérience réelle, vivante, sensible et collective. Le théâtre ne nous laisse pas indifférent(e), il nous transforme.
Le Centre Dramatique National porte en son coeur une mission de création et de transmission. Les habitant(e)s peuvent ainsi, au-delà des spectacles à découvrir, faire du théâtre en participant à des stages mensuels ou dans une création partagée avec des professionnels, poser leur regard sur une étape de création ou une répétition ouverte au moment des Croisement(s). Cette maison ouverte est aussi un lieu de rencontre et d’entraide : la billetterie solidaire permet aux plus favorisé(e)s d’inviter les plus démuni(e)s. Tout cela s’organise pour vous et avec vous. Ce service public permet à toutes et tous d’exercer ce droit fondamental d’accéder à l’art et la culture.
Dans cette manufacture de théâtre, les artistes cherchent, montrent ou créent des spectacles dans un monde en mouvement. Un monde qui, pour la plupart d’entre nous, inquiète. La société humaine que nous formons, pour être saine ne peut que reposer sur des valeurs humanistes. Et tout cela est très sérieux.
SOYEZ LES BIENVENU·E·S ICI ON NE RIGOLE PAS !
Bien souvent le « on » c’est nous.
ICI NOUS NE RIGOLONS PAS.
NOUS, c’est un groupe, une communauté mouvante.
En 25/26, au Théâtre de la Manufacture, que ce soit ceux et celles qui le
fréquentent, celles et ceux qui y travaillent, celles et ceux qui n’y viennent pas encore, on n’a pas du tout envie de RIRE. ENCORE MOINS À GORGE DÉPLOYÉE.
Puisque nous ne savons pas de quoi nos lendemains seront faits, autant laisser les
sanglots longs monter, les larmes couler, le visage assumer la gravité de l’instant, le rictus tomber vers nos épaules. Et s’assoir à côté de Jeanne qui pleure.
Au Théâtre de la Manufacture :
On ne rit pas de nous voir morts !
On ne rit pas de se retrouver à plusieurs, comme les rescapés d’une société brinquebalante.
On ne rit pas de ce monde qui coule et nous fait couler.
On ne rit pas de se reconnaître dans les personnages qui nous représentent, dans les acteurs et les actrices qui se jouent de nous.
On ne rit pas de voir mourir pour de faux ceux qu’on voudrait vraiment tuer.
On reste sans voix devant nos travers et nos défauts, ceux de nos amis, de nos familles, de nos ennemis.
On s’émeut de tous les systèmes qui nous portent, on s’indigne de tous les systèmes qui nous empêchent.
On s’insurge contre l’injustice sociale et la violence.
On ne rit pas de nos drames, de nos chutes, de nos ratages, on rêve d’un monde qui accueillerait nos échecs et fêterait nos réussites.
On dénonce ouvertement ou insidieusement la bêtise humaine.
Parfois c’est un peu honteux de chouiner, on se sent morveux, on se mouche, et du coup, on se met à rire trop fort.
Parfois on éclate en sanglots, la preuve que ce n’est pas drôle.
Ici, on chiale d’être déstabilisé(e)s, d’enlever la carapace.
Ce sont les larmes, sans doute, qui permettent de retrouver le vide, de purger notre colère, de combler l’absence, d’assumer notre impuissance.
Venez, pleurer est plus doux qu’on ne le croit !
Ça fait tout drôle de venir au théâtre.