Entrez, c'est ouvert !
Que nous soyons grand, petite, moyen haut, gros, maigre, moyen large, cheveux courts ou longs – poils décolorés ou non –, costume-cravate, robe à paillettes, sarouel ou jogging en pilou-pilou, le théâtre est ouvert : la salle de spectacle ne se permet
aucun commentaire !
Que nous soyons pauvre, riche, moyennement loti·e, la faim en bandoulière ou l’opulence au ceinturon, que nous soyons dans le besoin, dans la peur d’y être, né·es avec une cuillère en argent ou en bois dans la bouche, le théâtre est ouvert : la salle de
spectacle accueille nos différences de classes dans le silence de l’injustice sociale criante.
Que nous brûlions du kérosène pour visiter en deux jours une capitale européenne ou que nous mettions nos épluchures dans les bacs à compost municipaux, le théâtre est ouvert : le gradin permet de vivre une expérience vivante alors qu’une température mortifère grimpe inexorablement au-dehors. Le théâtre ne distribue ni bons ni mauvais points.
Que nous soyons palestinien·ne, américain·ne, ukrainien·ne, coréen·ne, iranien·ne, français·e, d’une double, triple culture ou d’un pays imaginaire que nous avons construit pour supporter l’existence, que nous ayons la peau ridée ou liftée, sombre ou
claire, le théâtre est ouvert. Oui, les sièges accueillent tous les popotins.
Et le siège d’à côté vous réservera une surprise : l’autre n’est ni un danger ni un·e ennemi·e ni une menace. Si notre voisin·e n’est pas responsable de notre situation, c’est que nous sommes tous et toutes en charge de la situation générale.
Le théâtre est ouvert pour réunir une assemblée composée de nos singularités, nourrie de nos drames, nos joies, nos colères, nos peurs, nos rêves. C’est à ce groupe toujours
renouvelé composé d’inconnu·e·s que les artistes s’adressent. Nous ouvrons les portes de mondes faits d’autres langages, d’autres corps et d’autres récits. Sont-ils meilleurs, sont-ils pires ? Dans tous les cas, ils nous entrainent sur des voies libres
ou dans des couloirs oppressants ; au loin il y a tantôt des horizons lumineux tantôt des impasses inquiétantes.
Nous nous retrouvons parfois – comme dans la réalité – face à des murs, dans des escaliers ou au-dessus du vide.
Parfois aussi, nous prenons du plaisir à rêver. Dans cet autre espace-temps, nous pouvons contempler les différents angles, chercher inlassablement des issues, et les trouver !
La rencontre avec une oeuvre ouvre des portes fermées à l’intérieur de nous. Elle brise des murs de silence.
Aller au théâtre, c’est entrer en soi, trouver des forces pour retourner dans un dehors de plus en plus sécuritaire.
En nous éloignant des principes fondamentaux qui sont le socle d’une république, nous nous divisons, chacun·e tentant de vivre ou de survivre, de trouver des coupables quitte à laisser monter la haine. Pour la combattre, il ne nous reste plus qu’à exercer notre capacité à considérer d’autres visions et de rencontrer celles et ceux qui sont
hors de notre cadre.
Si ces rares espaces d’ouverture et de soin que sont les théâtres publics – au même titre que de nombreux autres services publics – sont menacés et nous poussent lentement vers la sortie, nous reviendrons par la fenêtre. Pour le public, les artistes continueront d’ouvrir grands les placards de l’Histoire, les yeux sur le présent et sur nous-même. L’humanité menacée et menaçante en a besoin.
Entrez, c’est ouvert pour mieux sortir de vous-même !
Julia Vidit